|
|
Se dressant fièrement sur un éperon
rocheux, dans une nature sauvage, les ruines du château fort de Montaigle
semblent sortir tout droit d’un Moyen Age légendaire.
Elles occupent le sommet d'un massif calcaire s’étirant d’est en
ouest et dominant, à la cote moyenne de 160 mètres, le
confluent de la Molignée
et du Flavion dont les eaux mêlées vont rejoindre celles de la Meuse en aval du village
d'Anhée.
Le vallon tout entier ne manque pas de grandeur ni de beauté, mais son
caractère émouvant a sans doute moins compté aux yeux des populations passées
que les possibilités de défense naturelle qu'il leur offrait.

Un
site depuis longtemps fortifié
Les époques lointaines
Des outils en silex , découverts dans des anfractuosités sur le flanc sud de
l’éperon, donnent à penser que l'endroit est occupé dès la préhistoire
comme c'est le cas pour une falaise rocheuse voisine connue sous le nom de
“ Rochers de Montaigle ”.
Le site des Rochers de Montaigle est bien connu des préhistoriens depuis plus
d’un siècle. C’est en 1867 que le géologue Ed. Dupont, chargé par
le gouvernement belge d’étudier de façon systématique la stratigraphie
des grottes, l’explora.
Ed.Dupont nomma les grottes selon l’arbre qui croissait devant: Trou du
Sureau, Trou du Chêne, Trou de l’Erable, à l’exception de celle
de l’ermite, tout en bas, dénommée d’après le nom de son
“propriétaire”: Trou Philippe. Chacune d’elles a livré des
traces d’occupation préhistorique en plus ou moins grande abondance,
dont du Moustérien (vers 50.000 ans BP) et du Mésolithique (entre 8.000 et
5.000 ans BP).
Le fait saillant à Montaigle est que la civilisation de l’homme de
Cro-Magnon fut reconnue et décrite par Ed. Dupont bien avant la nomenclature
française qui, malgré tout, s’imposa au début de ce siècle. Le stade
culturel dit “Montaiglien”, reconnu par ses pointes de traits
osseuses à base fendue, sera celui désigné ensuite comme
“Aurignacien” d’après le site d’Aurignac en
Haute-Garonne.
Par le site de Montaigle et par la recherche belge qui y fut menée si tôt,
notre patrimoine a ainsi contribué à édifier l’histoire du plus ancien
passé européen.

Age du Fer
Des recherches archéologiques que la Direction des Fouilles du Ministère de la Région wallonne a menées
en 1992 sur le plateau de Montaigle ont par ailleurs livré quantité de
céramiques de l'âge du Fer (vers 450 avant J.-C.). Mais c'est surtout à la
fin de l'époque romaine que s'affirme la vocation défensive du site, lorsque
les régions situées au nord de l'ancienne Gaule traversent une période de
grande insécurité.

Le Bas-Empire
A partir du milieu du IIIe s. en effet, l'Empire romain traverse une crise
profonde qui ébranle ses structures politiques, économiques et sociales. Les
régions de l'actuelle Belgique sont de plus en plus convoitées par les
Germains contenus depuis trois siècles de l'autre côté de la frontière du
Rhin (le limes). Face à cette menace de déstabilisation, l'administration
romaine tente de réagir en organisant la défense du territoire. Vers les
années 260, l'armée
installe à la hâte des postes de garnison dans tout le bassin mosan. Ces
postes, qui tiennent parfois lieu de refuge pour les civils, sont établis le
long des principaux axes routiers et dans des vallées où se rencontrent des
rochers du type de l'éperon barré.
C'est le cas de Montaigle. L'administration romaine y installe une petite
garnison dont la présence n'est pas continue mais fluctue au gré des menaces.
Dès le début du IVe siècle, un mur d'enceinte, large de 2 mètres, délimite un
espace de près de 3.400
m2 au sommet du massif calcaire et à partir des années
370, un contingent important, composé surtout de volontaires originaires de
Germanie (Lètes), occupe la forteresse avec femmes et enfants. Ils y vivent
dans des cabanes en bois et torchis selon les coutumes de leur pays
d'origine. Les plus habiles d'entre eux occupent leurs loisirs à fabriquer
des boucles de ceinture, des poignées d'épée, des poinçons et d'autres
accessoires que plusieurs campagnes de fouilles ont permis de retrouver in
situ.
Ce régime d'occupation militaire semble cesser peu après 450 et le site est
alors abandonné pour quatre siècles ; un cimetière mérovingien datant des
VIe-VIIe siècles découvert en 1886 à Foy, hameau tout proche, sur le versant
nord de la Molignée,
juste en face de Montaigle, semble indiquer un déplacement de l'habitat vers
la vallée.

Quand Montaigle s'appelait Faing
Vers 900, un château est érigé au sommet du puissant rocher. Il ne subsiste
que quelques traces de cette construction, dont un mur qui reprend le tracé
d'un autre construit à l'époque gallo-romaine. Ceux qui l'occupent
appartiennent vraisemblablement au proche entourage des premiers comtes de
Namur ; ils assument en outre la charge d'avoués de l'abbaye bénédictine de
Waulsort. Ce sont les seigneurs de Faing, dont le nom, apparu pour la
première fois dans un document officiel en 1050, est aussi celui de la terre
et du château de Montaigle jusqu'à l'aube du XIVe siècle
Au début du XIIe siècle la seigneurie, tombe en déshérence et Pierre de
Courtenay, comte de Namur, la cède en fief à Gilles de Berlaymont. Celui-ci y
fait bâtir une tour carrée, un donjon, à la pointe du rocher. L'espace
fortifié se réduit alors à la moitié de ce qu'il était au Bas-Empire

L'apanage d'un cadet de famille
En 1298, Guy de Dampierre, comte de Flandre et marquis de Namur, rachète la
terre de Faing et sa demeure castrale pour les céder en apanage à un fils
cadet née d'un second mariage, Guy de Flandre appelé aussi Guy de Namur. Ce
dernier y édifie un château dont on peut encore retrouver des vestiges dans
les ruines actuelles.
La nouvelle
construction est avant tout conçue comme un lieu de résidence au centre d'un
domaine foncier assez important ; son rôle militaire est secondaire, mais son
aspect n'en demeure pas moins puissant. Elle se compose de trois parties
distinctes. Au pied du château, dans la plaine : la basse-cour abritant
granges, écuries et prairies ; au sommet du rocher : le corps de logis,
puissamment défendu par une tour ronde ; à un niveau intermédiaire : la cour
regroupant les communs et le puits.
Profond de 33 mètres, ce dernier
capture une source qui sourd à faible distance du Flavion : tout le cuvelage
intérieur en est maçonné ; seul le fond est taillé dans la roche. Quant au
château proprement dit, malgré la configuration irrégulière du terrain, il
adopte un plan symétrique éprouvé sous Philippe-Auguste : toutes ses tours -
ouvertes à la gorge et maintenues aux époques suivantes - sont placées à
égale distance les unes des autres. C'est peut-être dans l'une de celles-ci
que Guy de Namur installe la chapelle dont l'autorisation de fondation lui
est accordée par une bulle du pape Clément V donnée à Carpentras le 6 juillet
1310.
L'Histoire garde
le souvenir de ce Guy de Namur. Régent de Flandre pendant la captivité de son
père, il engagea, à ce titre, contre le puissant roi de France Philippe IV le
Bel la célèbre Bataille des Éperons d'Or (1302), épisode marquant de la lutte
de la Flandre
pour son indépendance.Deux jours après le combat, il désigne son chastel de
Faing comme prison possible pour une douzaine de chevaliers français dont il
s'est emparé en même temps que du château de Courtrai.
Le prince se
fiança à Marguerite de Lorraine en mars 1311 mais il décéda quelques mois
plus tard sans qu'il puisse être établi que cette union fût jamais consommée.
Quoiqu'il en soit, le contrat de mariage, conclu à Sierck-sur-Moselle,
stipule que le douaire de la future épouse se trouve entre autres constitué
du "chastel de Fainges, com dist de Montaigle" : c'est la plus
ancienne mention qui établisse un lien entre Faing et Montaigle.

Le siège d'un bailliage
Au décès de Marguerite de Lorraine survenu à une date incertaine mais
postérieure au 25 septembre 1349, Montaigle, rentre dans les possessions
directes des comtes de Namur, en la personne de Guillaume Ier. C'est à cette
époque que la forteresse devient le siège d'un bailliage, district
administratif dont la gestion est confiée à de hauts fonctionnaires portant
les titres de bailli, châtelain et chairier ou receveur.
Les aménagements apportés au château portent alors essentiellement sur
l'extension de la cour avec la création d'une terrasse retenue par une
nouvelle courtine ponctuée de 3 tours ouvertes à la gorge.

Des remaniements en profondeur
En 1421, désargenté et couvert de dettes, Jean III vend le comté de Namur à
Philippe le Bon, duc de Bourgogne qui en prend possession huit ans plus tard.
Jeanne d'Harcourt, la veuve de Guillaume II, avant-dernier représentant à
Namur de la famille des Dampierre, est toutefois reconnue dans ses droits sur
la terre de Montaigle jusqu'à sa mort survenue à Béthune.
Les
transformations qui sont entreprises dans cette première moitié du XVe siècle
changent radicalement la physionomie du château. Le caractère résidentiel est
cette fois nettement affirmé au détriment de l'aspect défensif.

Montaigle s'embrase !
A la mort de Jeanne d'Harcourt, en 1455, la terre de Montaigle, nous l'avons
noté, est entrée dans les possessions de la Maison de Bourgogne, comme l'avait déjà fait le
reste du comté de Namur dès 1429. Le château n'est alors plus qu'une modeste
forteresse confinée dans son rôle de chef-lieu de bailliage et gardée par une
vingtaine d'hommes en armes.
Sous Charles
Quint, la frontière entre les Pays-Bas méridionaux et la France forme une zone
névralgique, ce qui se traduit pratiquement par une politique militaire
ambitieuse. On assiste bientôt à la création de villes bastionnées. A cette
ligne de défense, on essaie, autant que faire se peut, d'intégrer les anciens
châteaux. Proches de Montaigle, ceux de Bouvignes, de Dinant, d'Agimont et de
Château-Thierry sont progressivement adaptés pour pouvoir résister aux
ravages occasionnés par une artillerie de plus en plus efficace. Montaigle
échappe à ces adaptations. Seul un boulevard, ou plate-forme à canon, avait
été établi au pied du château dans la seconde moitié du XVe s. La cause
majeure du déclassement de la vieille forteresse tient dans sa position
géographique : ne contrôlant aucune voie de passage stratégique sur la ligne
de défense que Charles Quint tente de mettre en place, elle ne peut même pas
servir d'appui aux châteaux mosans.
Au commencement de
l'été 1554, le roi de France Henri II, décidé de mener une opération
dévastatrice dans le comté de Namur, emprunte la Meuse. Semant la
misère à leur passage, ses troupes ne rencontrent aucune résistance sérieuse.
Les places-fortes tombent les unes après les autres et les moins rapides à
céder sont traitées avec la plus extrême rigueur. Il en est ainsi de
Bouvignes et de bien d'autres lieux. Vers la mi-juillet, quelques soudards,
placés sous les ordres de François de Clèves, duc de Nevers, sont chargés de
la démolition "du Chasteau de Disnant et de tous les autres petits forts
de l'environ". Montaigle fait partie du lot. Abandonnée par sa garnison
qui a reçu l'ordre de se replier sur Namur, la vieille forteresse subit un
pillage en règle et l'ardeur d'un incendie qui ne la détruit cependant pas
complètement.
En décidant de ne
pas la reconstruire, les autorités confirment implicitement le peu d'intérêt
stratégique qu'elle offre encore à leurs yeux...

Les derniers siècles d'Ancien Régime
D'un point de vue administratif, Montaigle reste toutefois le centre du
bailliage du même nom jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Du moins
officiellement puisque dans la pratique, le bailli tient désormais séance au
village voisin de Falaën. Dans un des célèbres albums du duc de Croÿ exécutés
autour de 1600, Adrien de Montigny représente la silhouette d'un édifice bel
et bien ruiné et abandonné, mais les archives comme les investigations
archéologiques témoignent cependant d'une réoccupation précaire de l'endroit.
Le retour de l'ancien portier est signalé en
1556 et l'année suivante, le receveur du bailliage paie un serrurier pour y
placer un verrou. Des traces de réaménagements - nouveau dallage, four à
chaux et four à pain notamment - ont été observés par endroits et divers
objets des XVIe et XVIIe siècles exhumés. Parmi ceux-ci, citons deux belles
assiettes en étain, des pièces de monnaie, de nombreux tessons de poterie et
un fragment de péreau, sorte de bac en céramique dans lequel on faisait
fondre la cire pour filer les bougies et dont la belle face est ornée du
millésime 1612.

Du domaine public à la propriété privée
Le 1er octobre 1795, le territoire du comté de Namur est annexé à la France en même temps que
celui des autres principautés formant ce que l'on a coutume d'appeler les
Pays-Bas méridionaux. Héritière du gouverenement autrichien, la République donne
l'ancien domaine militaire de Montaigle en location à un cultivateur du
hameau voisin avant de le vendre comme bien national à un bourgeois de Dinant
qui le revend à son tour par lots successifs.
Le 10 juillet
1827, les ruines et leur assise rocheuse échoient ainsi à Césaire Colette
Flavie du Rot (1790-1865), veuve van den Bogaerde, une gantoise qui se fait
construire un pavillon de style troubadour dans l'enceinte du vieux château
et y séjourne plusieurs étés. Mais le voisinage, pour sa part, ne voit dans
les ruines qu'une carrière commode ouverte à tous. Des matériaux y sont
régulièrement prélevés pour être remployés dans la construction des
habitations de la vallée.
Lassée par tant de
pillages que la Justice
se montre incapable d'empêcher plus encore que de sanctionner, la
propriétaire finit par se débarasser de son bien au profit du comte de
Beauffort, premier président de la Commission royale des Monuments (1854). Sa
veuve en cède elle-même la propriété à Emmanuel del Marmol établi depuis peu
dans le nouveau château de Montaigle, en compagnie de son frère cadet,
Eugène, président de la
Société archéologique de Namur (1865). Tous deux
entreprennent un long et patient remembrement qui leur permet à peu de chose
près de rassembler en une seule propriété le territoire de l'ancien domaine
militaire.
Pour l'heure
actuelle, les Ruines sont toujours dans les mains de leur descendance.

L'engouement romantique
Amplifiée par les Anglais à l'époque romantique, la mode du tourisme amène quantité
d'artistes et de poètes dans le vallon de Montaigle. Le caractère désolé et
solitaire de la ruine convient bien à leurs âmes voyageuses et mélancoliques.
Nombreux sont alors les peintres, les dessinateurs ou les graveurs qui
représentent Montaigle dans l'une ou l'autre de leurs créations ; les gens de
lettre ne manquent pas d'en décrire le charme sauvage en des pages
mémorables, tandis que les pionniers de la photographie d'art déposent leurs
lourds appareils dans les prairies avoisinantes.
L'époque
romantique est aussi celui d'un engouement profond pour l'étude du passé. Des
sociétés archéologiques se créent un peu partout. Celle de Namur donne à
Montaigle son archéologue et son historien : Alfred Becquet (1826-1912).
Celui-ci entreprend en effet d'écrire l'histoire de la forteresse et confie à
Jean Godelaine (1839-1905), D'Jean d'au Montaigle comme on l'appelle dans le
pays, le soin de fouiller, dans la vallée de la Molignée, plusieurs
sites d'inhumation de l'époque gallo-romaine ou franque, avant qu'ils ne
soient irrémédiablement perturbés par la construction de la voie ferrée
reliant Yvoir à Tamines.
L'accroissement du nombre de visiteurs, lié à la
démocratisation des loisirs, entraîne dès la fin du siècle une modification
dans la représentation et la description des ruines. Cartes postales et
guides touristiques prennent le relais des tableaux, des lithographies et des
pages d'anthologie de la période précédente, sans atténuer le caractère
hautement romantique d'un site qui disparaît insensiblement sous la
végétation...
Les Ruines sont classées comme monument (5/11/1965) et les alentours comme
site (25/10/1946 et 11/09/1981)
Depuis 1993, Montaigle fait partie du Patrimoine majeur de Wallonie.

|